Sensationnel
« De telles matinées sont réelles, si l'on veut. Mais on y a cette exaltation où la moindre beauté nous grise et nous donne presque, quoique la réalité habituellement ne puisse pas le faire, un plaisir de rêve. La couleur juste de chaque chose vous émeut comme une harmonie, on a envie de pleurer de voir que les roses sont roses ou, si c'est l'hiver, de voir sur les troncs des arbres de belles couleurs vertes presque réfléchissantes, et si un peu de lumière vient toucher ces couleurs, comme par exemple au coucher du soleil où le lilas blanc fait chanter sa blancheur, on se sent inondé de beauté. Dans les demeures où l'air vif de la nature vous exalte encore, dans les demeures paysannes ou dans les châteaux, cette exaltation est aussi vive qu'elle était dans la promenade, et un objet ancien qui nous apporte un motif de rêve accroît cette exaltation. Que de châtelains positifs j'ai dû ainsi étonner par l'émotion de ma reconnaissance ou de mon admiration, rien qu'en montant un escalier couvert d'un tapis aux diverses couleurs, ou en voyant pendant le déjeuner le pâle soleil de mars faire briller les transparentes couleurs vertes dont sont patinés les troncs du parc et venir chauffer son pâle rayon sur le tapis près du grand feu, pendant que le cocher venait prendre les ordres pour la promenade que nous allions faire. Telles sont ces matinées bénies, creusées par une insomnie, l'ébranlement nerveux d'un voyage, une ivresse physique, une circonstance exceptionnelle, dans la dure pierre de nos journées, et gardant miraculeusement les couleurs délicieuses, exaltées, le charme de rêve qui les isole dans notre souvenir comme une grotte merveilleuse, magique et multicolore dans son atmosphère spéciale.
La couleur de Sylvie, c'est une couleur pourpre, d'une rose pourpre en velours pourpre ou violacé, et nullement les tons aquarellés de leur France modérée. A tout moment ce rappel de rouge revient, tirs, foulards rouges, etc. Et ce nom lui-même pourpré de ses deux I - Sylvie, la vraie Fille du Feu. Pour moi qui pourrais les dénombrer, ces mystérieuses lois de la pensée que j'ai souvent souhaité d'exprimer et que je trouve exprimées dans Sylvie – j'en pourrais compter, je le crois, jusqu'à cinq et six – j'ai le droit de dire que quelque distance qu'une exécution parfaite – et qui est tout – met entre une simple velléité de l'esprit et un chef-d’œuvre, met entre les écrivains dits en dérision penseurs et Gérard, c'est eux qui peuvent pourtant se réclamer de lui plutôt que ceux à qui la perfection de l'exécution n'est pas difficile, puisqu'ils n'exécutent rien du tout. Certes, le tableau présenté par Gérard est délicieusement simple. Et c'est la fortune unique de son génie. Ces sensations si subjectives, si nous disons seulement la chose qui les provoque, nous ne rendons pas précisément ce qui donne du prix à nos yeux. Mais aussi, si nous essayons en analysant notre impression de rendre ce qu'elle a de subjectif, nous faisons évanouir l'image et le tableau. De sorte que par désespoir nous alimentons encore mieux nos rêveries avec ce qui nomme notre rêve sans l'expliquer, avec les indicateurs de chemin de fer, les récits de voyageurs, les noms des commerçants et des rues d'un village, les notes de M. Bazin où chaque espèce d'arbre est nommée, que dans un trop subjectif Pierre Loti. Mais Gérard a trouvé le moyen de ne faire que peindre et de donner à son tableau les couleurs de son rêve. Peut-être y a-t-il encore un peu trop d'intelligence dans sa nouvelle... »
Voici un extrait du Contre Sainte-Beuve de Proust au sujet de Nerval et de sa Sylvie en particulier. Alors je ne souhaite parler ni de l’un ni de l’autre, seulement, le génie de Proust fait que ses textes m’émeuvent, comme la plupart des gens qui doivent le lire d’ailleurs ! Tout simplement car il est capable d’exprimer si fidèlement et si précisément les trucs du genre : « La couleur juste de chaque chose vous émeut comme une harmonie, on a envie de pleurer de voir que les roses sont roses ». Moi aussi, je me demande comment parfois un rayon de soleil parmi les nuages, un arbre dans un champ ou la fraîcheur de l’air peuvent m’exalter à ce point sans prévenir et peuvent me faire écrire des pages et des pages. Ainsi, voilà pourquoi cet extrait.