La révélation
Bienvenue dans l'une des faces cachées de l'Europe, dans le pays de l’oubli : la Serbie, pays qu'on a soigneusement recouvert d'un mouchoir blanc à la fin de la guerre et hop, on n’en parle plus si vous le voulez bien. Je ne sais pas si "La révélation" (film sortie en fin 2009) est vraie mais, en dehors du procès, de l'histoire en elle-même qui, d'ailleurs, j'en suis sûre, sont tout à fait vraisemblables et réalistes, ces cimetières, ces forêts de croix blanches existent-ils vraiment ? Bien sûr qu'ils existent. Mais bien sûr c'est difficile de se l'imaginer, nous frenchies. D'autant que tous ces événements ne sont pas vieux.
Et quand y en a plus, y en a encore ............. : pour nous, ça date mais, pour les serbes (car, dans ce film, on parle de la Serbie), la guerre n'est pas finie. "Regarde-moi ces jeunes. La guerre continue de les hanter" (ces "jeunes" en question dans le film ont une trentaine d'années en 2009), quel âge avaient-ils pendant la guerre (début des années 90) ? Il y a une quinzaine, voire vingtaine, d'années, ils en avaient une quinzaine peut-être. Mais évidemment ces atrocités les ont marquées (comment en aurait-il pu être autrement ?). Tout a été détruit : leurs familles, leurs maisons, leurs rêves, leurs idéaux, leur pays ... Certes, je doute qu'ils aient eu , un jour ou l'autre, grand espoir vu tout ce qu'a connu leur pays depuis des dizaines et des dizaines d'années (la guerre a succédé à la guerre, la dictature, la violence et la misère ...) ... Mais le film (comme la raison) suggère que c'est bien la guerre de Yougoslavie des années 90 qui plane sur leur vie, la gouverne. Non qu'ils veuillent à nouveau en découdre mais qu'ils macèrent dans son souvenir. Tout aujourd'hui, là-bas, en découle. Pour ma part, je pense que la vie a repris son cours (la vie est -heureusement- toujours la plus forte), d'ailleurs, pour dire, j'ai appris que Goran Bregovic, après des années d'exil en Russie, va revenir habiter à Sarajevo (cf article ci-dessous). Mais le film dit autre chose -sans contradiction avec ce que je viens de dire, hein ? - dit que la guerre pèse encore lourd sur les esprits, que « la guerre continue de les hanter ».
Pour Mira, l’une des protagonistes du film, la Serbie, pour elle, c’est fini, d’une part parce qu’ « il n'y a pas d'avenir ici » et que, tôt ou tard, « ils recommenceront à s'entretuer ». « Je veux me débarrasser de tout ce qu'il y a en moi depuis si longtemps que je n'arrive pas à imaginer ce que sera ma vie après ». Je trouve que ces phrases tirées du film suffisent et ne nécessitent pas d’explication de texte !
Enfin, le film est aussi une réflexion sur la justice, sur la certaine impunité de ceux qui ont brisé tant de vie (Goran Duric, un affreux criminel de guerre, qui orchestrait tant d’horreurs, fait tout simplement campagne pour la présidentielle de la Republika Srpska et qui en est le favori !), sur les procès du TPIY, sur le sort des victimes/témoins … Dans le film, le procès de Goran Duric se finit par un accord entre les deux parties : il sera jugé pour Kasmaï ( ?) mais pas pour Vilina Kosa, ainsi ce qui s'est passé dans l'hôtel de Vilina Kosa où des dizaines de femmes ont été violées et massacrées n'importe plus. Les témoins-victimes (ceux qui ont vraiment vécu tout cela) sont trompés. Ici, Mira violée et séquestrée par les ignobles n'a pas le droit de parler de ce qu'elle a vécu, elle ne peut témoigner que pour Kasmaï ( ?). Mais elle finit par le dire : procès stoppé net, avocate menacée de ne plus pouvoir exercer, témoin discrédité (à l’origine, son frère avait raconté les faits qu’avaient vu sa sœur, l’affaire était déjà tombée à l’eau quand il avait été prouvé que c’était un faux témoignage) et criminel encourant seulement 3 ans de prison (mais la Bosnie, en conséquence des éléments nouveaux (ce qu'a dit Mira), va traîner en justice Goran Duric pour avoir dirigé « un camp de viol »). Justice salie mais sauvée ? C'est ce que laisse supposer la fin du film. Mais vu le peu de procès après la seconde guerre mondiale (tous ces nazis qui ont fui comme les rats quittent le navire) et le peu dont j'ai entendu parler des criminels de guerre notamment de Yougoslavie laissent supposer le contraire. Mais comme je suppose qu'on sait bien peu de choses, je suppose qu'on nous a caché beaucoup de ces procès. Mais pourquoi ? On devrait le crier haut et fort que ceux qui ont commis des crimes contre l'humanité sont condamnés. A moins que les peines soient si minables (comme ici les 3 ans de prison) que la honte des juges empêche qu'on en parle. Ou alors parce que tout simplement "la Yougoslavie est passée de mode". Mais est-ce ça la justice ? Peut-on tout faire sur cette Terre sans craindre une justice juste ? Ou du moins efficace ?
"La Yougoslavie est passée de mode" : le procès doit être fait dans un certain délai et, même si de nouveaux faits sont connus (ici, le témoignage de Mira) qui pourraient faire avancer les choses, le juge ne tient pas à ce que le procès se termine plus tard que prévu. La bureaucratie du tribunal, pourtant des crimes de guerre de l’Ex-Yougoslavie, se pose contre la vérité, la justice, l'équité.
Enfin, pour finir, celui qui fut l’amant de l’avocate, un bureaucrate de l’Union Européenne qui travaille pour l’intégration de la Serbie, lui dit quelque chose comme « Vous (les avocats et juges des affaires du TPIY) ne savez pas ce qu'est leur vie, on dirait que vous faites un safari quand vous passez avec vos grosses voitures dans les rues de leur pays mais vous ne savez rien de leur vie » ! Voici son argument : en effet, lui traite avec le criminel jugé, en tant que futur président serbe, il devra travailler avec lui pour l’entrée du pays dans l’UE, il ne voit donc pas d’un bon œil ce procès. De plus, il pense qu’il vaut mieux pour les Serbes avancer plutôt que regarder dans le passé …
Ainsi, dans ce film, la fiction éclaire la réalité mais aujourd'hui plus personne ne fait attention aux barrières entre la réalité et la fiction. La fiction passe pour la réalité et vice versa. Mais, dans ce cas-là, il ne faut pas rester sur la position « C’est un film ! C’est une histoire ! », Certes, il a bien fallu broder pour créer une histoire mais tout cela est bien réel. Moi, si j’étais prof en première-terminale, notamment en histoire, je passerais ce film à mes élèves ! Il n’est pas violent, il n’est pas horrible, il n’est pas insoutenable et, non seulement il parle de « l’histoire » contemporaine, de la morale, de la justice et dans un certains sens de l’Europe et l’UE mais il en parle bien, très bien !
Nota bene :
1) « Le compositeur Goran Bregovic souhaite retourner à Sarajevo
Le maire de Sarajevo a annoncé vendredi que le compositeur Goran Bregovic, qui avait quitté la capitale bosnienne au début des années 1990, fuyant les guerres dans l'ex-Yougoslavie, avait fait connaître son intention de retourner dans sa ville natale. "Dans un entretien avec des responsables de la ville de Sarajevo, Brega (diminutif affectueux de Bregovic) a dit avoir l'intention de retourner avec la famille dans sa ville natale pour y poursuivre son travail créatif", a indiqué dans un communiqué le cabinet du maire de Sarajevo, Alija Behmen. Selon l'agence officielle Fena, Goran Bregovic, 60 ans, qui a vécu ces dernières années entre Paris et Belgrade, entend s'installer à Sarajevo avec son épouse et leurs trois filles.
"C'est la première fois que je suis reçu par un maire de Sarajevo, ce qui me fait très plaisir. En fait, c'est génial !", a déclaré Bregovic, cité dans le communiqué du maire de la capitale bosnienne.
Né à Sarajevo d'une mère serbe et d'un père croate, Goran Bregovic fut une star de rock dans l'ex-Yougoslavie des années 1970/1980 à la tête du groupe Bijelo Dugme ("Bouton Blanc"). Il s'est orienté ensuite vers une carrière de compositeur. Les musiques de plusieurs films d'Emir Kusturica, un vieux copain de l'époque rock ("Le Temps des Gitans" ou "Underground"), ou de celui du français Patrice Chéreau, "La Reine Margot", en 1994, l'ont fait connaître dans le monde. En 1997, il fonda l'Orchestre des Mariages et des Enterrements. Cet ensemble (quatre cordes, six cuivres tziganes, un chœur d'hommes serbe, deux chanteuses bulgares, son complice Alen aux percussions, lui-même à la guitare et aux effets électroniques) interprète sa musique : un assemblage harmonieux de musiques traditionnelles des Balkans, de musique classique et religieuse et de pop-rock, avec un soupçon d'électro. »
http://www.lepoint.fr/culture/le-compositeur-goran-bregovic-souhaite-retourner-a-sarajevo-07-01-2011-128062_3.php
2) http://www.icty.org/ : site internet du « Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie » de la Haye : les criminels de guerre de la justice ; la justice pour les victimes. Vous y trouverez tout : les affaires en cours, des « paroles de victimes », des « aveux de culpabilité », la base de données avec « tous les documents publics de chaque procès ». Voilà pour répondre au silence. Tout le monde devrait visiter ce site, les plus jeunes et les moins jeunes !